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Il y avait foule à l’école, forcément. Une trentaine d’adultes se tenaient sur le trottoir, tandis que Bud Dearborn, le shérif, et Andy discutaient sur la pelouse devant le bâtiment, un petit édifice de plain-pied en brique rouge. Une autre construction, plus petite, se dressait derrière la première, dans la cour de récréation. On s’y rendait par une allée couverte. Par mauvais temps, c’était là qu’on envoyait les enfants faire la gymnastique. J’étais bien placée pour le savoir : j’avais moi-même été scolarisée à l’école primaire Betty Ford – qui sortait pratiquement de terre, à l’époque.

Il y avait, bien sûr, deux mâts devant l’établissement scolaire : un pour le drapeau américain et un pour le drapeau de Louisiane. J’aimais bien passer devant, en voiture, quand ils claquaient au vent par un jour comme celui-ci. Mais les drapeaux étaient en berne, aujourd’hui, et seules les cordes claquaient contre les mâts. Les inévitables papiers de bonbon et autres boules de papier froissé venaient rompre l’uniformité verte du gazon. La femme de service, Madelyn Folley (depuis toujours appelée « Maddy la Folle »), était assise sur une chaise en plastique, juste devant l’entrée, son chariot à côté d’elle. Maddy La Folle entretenait l’école depuis des lustres. Elle était un peu lente, mentalement parlant, mais c’était une travailleuse infatigable. Elle n’avait pas beaucoup changé par rapport à l’époque où je fréquentais moi-même l’école : c’était une grande bonne femme solidement charpentée, un peu flasque, un peu pâle, avec une longue tignasse décolorée en blond platine. Elle fumait une cigarette. La directrice, Mme Garfield, bataillait depuis des années contre elle pour qu’elle perde cette mauvaise habitude – bataille que Maddy La Folle avait toujours remportée. Épouse d’un pasteur méthodiste, Mme Garfield arborait un tailleur strict couleur moutarde, des collants couleur chair basiques et des chaussures noires à talons plats. Elle était tout aussi tendue que Maddy et beaucoup moins douée pour le cacher.

Je me suis frayé un chemin à travers le petit attroupement, sans trop savoir encore comment j’allais m’y prendre pour faire ce que j’avais à faire.

C’est Andy qui m’a vue le premier. Il a alerté Bud Dearborn d’une tape sur l’épaule. Son portable collé à l’oreille, Bud s’est tourné vers moi. Je l’ai salué d’un hochement de tête. Si le shérif Dearborn avait été un ami de mon père, il n’était assurément pas le mien. Pour le shérif, il y avait deux sortes de gens : ceux qui enfreignaient la loi et qu’on pouvait mettre en prison, et ceux qui ne l’enfreignaient pas et qu’on ne pouvait pas arrêter, la majorité de ces derniers ne s’étant tout simplement pas encore fait prendre. Voilà comment Bud Dearborn voyait les choses. Quant à moi, j’étais quelque part entre les deux : il était persuadé que j’étais coupable de quelque chose, mais il ne savait toujours pas de quoi.

Andy ne m’aimait pas beaucoup non plus. En revanche, mon don, lui, il y croyait. D’un imperceptible mouvement de tête, il m’a indiqué la gauche du bâtiment. J’étais trop loin pour voir l’expression de Bud Dearborn, mais la soudaine crispation de ses épaules, la façon dont il se penchait légèrement en avant... tout dans sa posture disait assez qu’il était furieux contre son inspecteur.

 

Je me suis faufilée entre les curieux pour rejoindre l’arrière de l’école. La cour, qui devait bien faire la moitié d’un terrain de foot, était entièrement clôturée de grillage, et la barrière qui permettait d’y accéder de l’extérieur était habituellement fermée par une chaîne pourvue d’un cadenas. Elle avait été ouverte, sans doute pour faciliter les recherches. J’ai aperçu Kevin Prior penché au-dessus du caniveau, juste de l’autre côté de la rue – Kevin est un jeune policier, sec comme un coup de trique, qui décroche chaque année la coupe du quatre mille mètres, à la fête de l’Azalée. L’herbe du fossé était haute, et le bas de son pantalon noir couvert de poussière jaune. Sa coéquipière, Kenya, aussi plantureuse qu’il était mince, se trouvait de l’autre côté du pâté de maisons, et je voyais sa tête osciller alternativement de droite à gauche tandis qu’elle scrutait cours et jardins du voisinage.

L’école était située au centre d’une zone résidentielle, le genre de quartier où on trouve des paniers de basket et des bicyclettes, des chiens qui aboient et des allées égayées par des marelles tracées à la craie.

Ce jour-là, tout était recouvert de poudre jaune. C’était l’arrivée en force du pollen. Le ventre des chats était poudré de jaune, de même que les pattes des chiens. La moitié des gens auxquels vous parliez avaient les yeux rouges et une réserve de mouchoirs en papier à portée de la main.

La porte de service s’est ouverte, et Andy est apparu, le visage dur et fermé. Il semblait avoir pris dix ans d’un coup.

— Comment va Halleigh ? lui ai-je demandé en le rejoignant.

— Elle est encore à l’intérieur, à pleurer toutes les larmes de son corps. Il faut qu’on retrouve ce gamin.

— Qu’est-ce que Bud a dit ?

— Vaut mieux pas que tu le saches. Si tu peux faire quoi que ce soit pour nous, on est preneur. On a besoin d’aide, Sookie, et toutes les bonnes volontés sont les bienvenues.

— Tu prends des risques, Andy.

— Toi aussi.

— Où sont les gens qui se trouvaient dans l’école quand Cody est rentré en courant ?

— Ils sont tous à l’intérieur, sauf la directrice et la femme de ménage.

— Je les ai vues dehors.

— Je vais les faire entrer. Toutes les instits sont réunies dans le réfectoire. Il y a justement une petite scène au fond. Va t’asseoir derrière le rideau et essaie de voir si tu peux apprendre quelque chose.

— D’accord.

Je n’avais pas de meilleure idée à proposer, de toute façon.

Sans un mot de plus, Andy a tourné les talons pour aller chercher la directrice et la femme de service.

Je suis rentrée dans le bâtiment et j’ai emprunté le couloir des CM1 – CM2. Des dessins colorés décoraient les murs devant chaque salle de classe. J’ai regardé les scènes naïves de pique-nique et de pêche avec leurs petits personnages stylisés et j’ai senti les larmes me monter aux yeux. Pour la première fois de ma vie, je regrettais d’être seulement télépathe et pas médium. J’aurais alors pu avoir la vision de ce qui était arrivé à Cody, au lieu de devoir attendre que quelqu’un veuille bien y penser.

À mesure que je me rapprochais de la cafétéria, les odeurs de l’école m’assaillaient, me submergeant d’un flot de souvenirs – de mauvais souvenirs, pour la plupart, à quelques rares exceptions près. À l’époque de l’école primaire, j’étais beaucoup trop jeune pour pouvoir contrôler mes pouvoirs télépathiques et je n’avais aucune idée de ce qui n’allait pas chez moi. Mes parents m’avaient envoyée passer toute une batterie de tests psychologiques pour le savoir, ce qui n’avait fait que me singulariser davantage et m’isoler encore plus de mes petits camarades. Heureusement, la majorité de mes enseignants s’étaient montrés compréhensifs. Ils savaient que je faisais de mon mieux pour apprendre, que, pour une raison ou une autre, j’étais constamment distraite, mais que je n’y étais pour rien. Ces odeurs de craie, de gouache, de colle, de détergent, de livres faisaient tout remonter à la surface.

Je me souvenais de chaque couloir, du moindre recoin. C’est donc sans hésitation que je me suis faufilée par une porte qui permettait d’accéder directement à l’arrière de la petite scène qui se trouvait au fond du réfectoire. Si ma mémoire était bonne, on appelait en fait cette pièce «la salle polyvalente ». On pouvait isoler la partie réservée au service par des portes coulissantes et déménager les tables pliantes. Pour l’heure, ces dernières étaient bien alignées, mais tous ceux qui y avaient pris place étaient des adultes, à l’exception de quelques enfants d’institutrices qui se trouvaient dans la classe de leur mère quand on avait donné l’alerte.

Je me suis assise sur une mini chaise en plastique placée là, derrière le rideau, à gauche de la scène, et j’ai fermé les yeux pour mieux me concentrer. Je n’ai pas tardé à perdre toute conscience de mon corps, me coupant délibérément de mes sensations pour laisser mon esprit errer en paix.

C’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma faute ! Comment ai-je bien pu faire pour ne pas me rendre compte qu’il n’était pas revenu ? À moins qu’il ne soit passé sous mon nez sans que je le voie ? Aurait-il pu monter dans une voiture sans que je le remarque ?

Pauvre Halleigh ! Son innocence ne faisant aucun doute, j’ai repris mes investigations.

Ô mon Dieu ! Si c’était mon fils qui avait disparu... Oh ! Merci, mon Dieu, de ne pas m’avoir pris mon trésor adoré !...

... rentrer à la maison manger des cookies...

Impossible de passer prendre de la viande hachée au magasin... Peut-être que je pourrais appeler Ralph pour qu’il aille faire un saut au Sonic... Oui, mais on a déjà donné dans le fast-food, hier soir : pas très équilibré...

Avec une mère serveuse, pas étonnant ! Elle doit en connaître, des détraqués ! Je parie que c’est l’un d’entre eux...

Et ça continuait comme ça, encore et encore, une litanie de réflexions sans intérêt. Quand ils n’étaient pas terrifiés, les gosses pensaient bonbons et télévision. Quant aux adultes, pour la plupart, ils se faisaient du souci pour leur progéniture et s’interrogeaient sur les conséquences qu’aurait la disparition de Cody sur leurs propres enfants.

— Le shérif Dearborn sera là dans une minute, a annoncé Andy Bellefleur. Nous vous répartirons alors en deux groupes...

Les institutrices se sont un peu détendues. C’étaient là des instructions familières, de celles qu’elles donnaient souvent elles-mêmes.

— Nous vous interrogerons l’un après l’autre. Ensuite, vous pourrez partir. Je sais que vous êtes tous très inquiets. Nous avons déjà des agents qui inspectent la zone, mais peut-être pourrez-vous nous donner certaines informations qui nous aideront à retrouver Cody.

C’est à ce moment-là que Mme Garfield est entrée. Son anxiété était telle qu’elle la précédait comme un gros nuage noir tout gonflé de pluie. Maddy La Folle la suivait de près. J’entendais les roues de son chariot chargé de produits d’entretien avec lequel elle trimballait sa grande poubelle garnie d’un sac en plastique bleu. Toutes les odeurs qui l’entouraient m’étaient familières. Évidemment, comme elle se mettait au travail dès la fin des cours, elle avait dû se trouver dans une des salles de classe au moment du drame et n’avait probablement rien vu. Quant à Mme Garfield, elle était sans doute enfermée dans son bureau. De mon temps, le directeur, M. Heffernan, faisait le pied de grue devant la porte, avec l’institutrice de service, jusqu’à ce que tous les enfants soient partis, pour que les parents aient une chance de pouvoir lui parler s’ils avaient des questions à lui poser au sujet des brillants résultats de leurs enfants... ou, le plus souvent, de leurs résultats catastrophiques.

Je n’avais pas besoin d’écarter le rideau pour les suivre à la trace. Mme Garfield était une telle boule de nerfs qu’elle envoyait des ondes de tension à plusieurs mètres à la ronde. L’atmosphère en était saturée, comme un ciel d’orage d’électricité. Quant à Maddy, avec les odeurs de ses produits d’entretien et le couinement des roues de son chariot, il aurait été difficile de la rater. Elle était malheureuse, elle aussi et, surtout, elle voulait reprendre son train-train habituel. Maddy Folley était peut-être d’une intelligence limitée, mais elle adorait son travail pour la bonne et simple raison qu’elle le faisait bien.

J’en ai appris des choses, derrière mon rideau ! J’ai appris que l’une des institutrices était lesbienne, bien qu’elle soit mariée et mère de trois enfants. J’ai appris qu’une autre enseignante était enceinte, mais qu’elle n’en avait encore parlé à personne. J’ai appris que la plupart des femmes présentes subissaient le stress des multiples obligations qu’elles avaient envers leur famille, leur travail, leur paroisse. L’institutrice de Cody était très affectée parce qu’elle aimait bien le petit garçon, même si elle trouvait sa mère un peu louche. Elle n’en pensait pas moins que Holly faisait le maximum pour son gosse, ce qui compensait l’horreur que lui inspiraient ses tenues gothiques.

Mais rien de tout ça ne pouvait m’aider à découvrir ce qu’il était advenu de Cody. Jusqu’à ce que je m’aventure dans l’esprit de Maddy La Folle...

Quand Kenya est arrivée derrière moi, j’étais prostrée sur ma chaise, la main sur la bouche pour étouffer mes sanglots. J’aurais été incapable d’aller chercher Andy ou qui que ce soit d’autre. Je savais où était le gamin.

— Andy m’a envoyée voir ce que vous avez découvert, a-t-elle murmuré.

Elle détestait la mission qu’on venait de lui confier et, bien qu’elle m’ait toujours eue à la bonne, elle ne croyait pas une seule seconde que je puisse aider la police. Elle estimait qu’Andy était complètement fou de mettre sa carrière en péril en requérant ma collaboration. Me cacher derrière un rideau ! Quel idiot !

Puis, soudain, j’ai senti autre chose, quelque chose d’à peine imperceptible tant le signal était faible.

Je me suis relevée d’un bond et j’ai attrapé Kenya par l’épaule.

— Regardez dans la poubelle, celle du chariot, vite !

J’avais parlé à voix basse, mais d’un ton suffisamment pressant (du moins, je l’espérais) pour la faire réagir.

— Il est dans la poubelle ! Il est encore en vie ! ai-je insisté.

Kenya n’était pas du style à surgir de derrière le rideau comme un diable de sa boîte pour sauter de l’estrade et se précipiter sur le chariot de la femme de service. Elle m’a d’abord regardée droit dans les yeux. Un regard noir, dur, implacable. Puis je suis passée de l’autre côté du rideau tandis qu’elle descendait le petit escalier qui permettait d’accéder à la scène et se dirigeait vers l’endroit où Maddy La Folle était assise et tambourinait des doigts sur ses cuisses. Maddy avait envie d’une cigarette. Quand elle s’est aperçue que Kenya venait vers elle, une vague alarme s’est déclenchée dans son esprit embrumé. Et lorsqu’elle a réalisé que Kenya touchait la poubelle, elle s’est redressée et s’est mise à crier :

— J’voulais pas ! J’voulais pas !

Tout le monde s’est retourné. Sur chacun des visages se peignait la même expression horrifiée. Andy s’est approché à grands pas, les traits crispés. Penchée au-dessus de la poubelle, Kenya fourrageait à l’intérieur, projetant une averse de mouchoirs usagés par-dessus son épaule. Elle s’est soudain figée, puis elle a plongé en avant, si brusquement que j’ai bien cru qu’elle allait tomber dedans.

 

— Il est vivant ! a-t-elle lancé à Andy. Appelez une ambulance !

— Elle passait la serpillière quand il est revenu en courant chercher son dessin.

Andy, Kevin, Kenya et moi avions le réfectoire pour nous seuls, maintenant.

— Je ne sais pas si tu as entendu tout ça, a poursuivi Andy. Il y avait tellement de bruit ici.

J’ai hoché la tête. J’avais lu dans les pensées de Maddy pendant qu’elle parlait. Toutes ces années à faire ce boulot et jamais de problème avec un élève ; aucun, du moins, que quelques mots bien sentis de sa part n’aient rapidement résolu. Et puis, aujourd’hui, il avait fallu que Cody arrive en courant dans la classe, du pollen plein les chaussures et ses ourlets de pantalon, suivant à la trace Maddy et sa serpillière. Elle l’avait aussitôt grondé. Il avait eu tellement peur qu’il avait pilé. Son pied avait glissé sur le sol mouillé, il avait basculé, et elle avait vu son crâne rebondir sur le lino.

Croyant l’avoir tué, elle s’était empressée de dissimuler le corps. Elle n’était pas allée chercher loin : la première cachette venue avait été la bonne. Elle avait compris qu’elle perdrait son job, si le gamin était mort, et sur le coup, elle n’avait pensé qu’à étouffer l’affaire. Elle n’avait même pas songé à échafauder un plan. Elle n’avait pas la moindre idée de ce qui allait se passer ensuite. Elle n’avait pas réfléchi à la façon dont elle pourrait se débarrasser du cadavre et n’avait pas imaginé à quel point elle serait malheureuse d’avoir fait une chose pareille, à quel point elle se sentirait coupable.

Pour passer mon intervention sous silence – c’était ce qu’il y avait de mieux à faire, la police et moi étions parfaitement d’accord là-dessus –, Andy avait suggéré à Kenya de broder un peu. Elle était censée avoir brusquement réalisé que le seul endroit de l’école qu’elle n’avait pas vérifié était précisément la poubelle de Maddy Folley.

— C’est exactement ce que je me suis dit, a affirmé Kenya. Que je devrais la fouiller ou, du moins, y jeter un œil pour voir si un éventuel ravisseur n’avait pas balancé quelque chose dedans.

Le visage rond de Kenya demeurait impénétrable. Kevin l’a regardée en fronçant les sourcils. Il avait bien senti qu’elle ne disait pas toute la vérité. Il ne fallait pas prendre Kevin pour un imbécile, surtout quand il s’agissait de Kenya.

Quant à Andy, ses pensées étaient claires comme de l’eau de roche.

Ma réaction ne s’est pas fait attendre.

— Ne me demande plus jamais de faire ça, Andy Bellefleur.

Il a hoché la tête. Il mentait. Il voyait déjà s’ouvrir devant lui un brillant avenir, toute une série d’affaires résolues, de malfaiteurs sous les verrous... Comme Bon Temps serait propre quand je lui aurais désigné tous les criminels et qu’il aurait trouvé le moyen de les faire inculper !

— Je ne le ferai pas, lui ai-je dit. Je ne vais pas passer mon temps à t’aider. C’est toi, l’inspecteur. C’est à toi de trouver des preuves et de suivre la voie légale pour envoyer tes suspects devant un tribunal. Si tu te sers de moi tout le temps, tu finiras par devenir un vrai tire-au-flanc et tu te retrouveras avec une sale réputation sur le dos.

Je plaidais avec l’énergie du désespoir. Autant se battre contre un moulin à vent. Je ne pensais pas que mes arguments auraient le moindre effet.

— Sookie n’est pas une baguette magique, a renchéri Kevin.

Kenya a eu l’air surprise, et Andy carrément abasourdi. Pour lui, ça tenait quasiment du sacrilège. Kevin n’était qu’un agent de police de base, alors que lui, Andy, était inspecteur. Et puis, Kevin était un type paisible qui écoutait ses collègues et ne se hasardait que rarement à faire un commentaire de son cru. Tout le monde savait qu’il était sous la coupe de sa mère et qu’à force de lui obéir, il avait oublié qu’on pouvait aussi émettre des opinions personnelles.

— Vous ne pouvez pas vous contenter de l’agiter pour obtenir la bonne réponse, poursuivait le fils soumis. C’est à vous de la trouver tout seul. Et puis, vous n’avez pas le droit de bouleverser la vie de Sookie juste pour pouvoir faire votre boulot correctement.

— C’est vrai, a maugréé Andy d’un ton peu convaincu. Mais j’aurais cru qu’une honnête citoyenne comme elle rêverait de voir sa ville débarrassée à jamais des voleurs, des violeurs et des assassins.

— Et ceux qui trompent leur femme ou qui prennent deux journaux au lieu d’un dans le distributeur, est-ce que je dois les dénoncer aussi ? Et qu’est-ce que je dois faire pour les gosses qui trichent aux examens ?

— Tu sais très bien ce que je veux dire, Sookie.

Andy était blême, à présent, et manifestement furieux.

— Oui, je sais où tu veux en venir. Laisse tomber, Andy. Je t’ai aidé à sauver la vie de ce môme. Ne m’oblige pas à me demander si je ne devrais pas le regretter.

Et, sur ces bonnes paroles, je suis partie. J’ai conduit très prudemment pour retourner au bar. J’avais été submergée par un tel déferlement d’angoisse et de tension, à l’école, que j’en tremblais encore.

En arrivant Chez Merlotte, j’ai découvert que Holly et Danielle étaient parties. Holly s’était rendue à l’hôpital auprès de son fils, et Danielle l’y avait conduite parce que sa grande copine était trop bouleversée.

— Les flics l’y auraient bien emmenée, m’a expliqué Sam. Mais je sais que Holly n’a que Danielle et je me suis dit que je pouvais tout aussi bien laisser Danielle y aller aussi.

— Ben voyons ! Comme ça, je me retrouve toute seule pour faire le service, ai-je répliqué d’un ton acerbe.

Ah ! J’avais drôlement bien fait de l’aider, Holly !

Sam m’a souri et, sur le coup, je n’ai pas pu m’empêcher de lui sourire aussi.

— J’ai appelé Tanya Grissom. Elle avait dit qu’elle accepterait de nous donner un coup de main, juste histoire de boucher les trous.

Tanya Grissom venait d’emménager à Bon Temps et s’était aussitôt présentée au bar pour proposer ses services. Elle avait suivi une formation de serveuse, avait-elle prétendu. Elle avait déjà réussi à se faire deux cents dollars de pourboires en une nuit, avait-elle ajouté. Ce n’était pas près de lui arriver à Bon Temps, et je ne m’étais pas gênée pour le lui dire.

— Tu as d’abord passé un coup de fil à Arlène et à Charlsie, j’espère ?

Je me suis aussitôt mordu la lèvre : j’avais outrepassé mes prérogatives. Je n’étais qu’une simple serveuse, pas la gérante, et Sam était le patron, ici. Ce n’était pas à moi de lui rappeler qu’il devait d’abord contacter les filles qui avaient le plus d’ancienneté dans la boîte, avant d’appeler la nouvelle (celle-ci était indubitablement un changeling, et je craignais que Sam ne fasse du favoritisme).

Mais Sam n’a pas semblé se vexer.

— Oui, je les ai appelées en premier, m’a-t-il répondu, le plus naturellement du monde. Arlène avait un rencard et Charlsie gardait sa petite-fille. D’ailleurs, elle essaie depuis un bon moment de me faire comprendre qu’elle ne va plus travailler encore bien longtemps. Je crois qu’elle va jouer les baby-sitters à plein temps quand sa belle-fille retournera travailler.

— Oh ! ai-je soufflé, un peu décontenancée. Il allait falloir que je m’habitue à bosser avec la nouvelle recrue, apparemment. Bon, c’est vrai que les serveuses, ça va, ça vient, et j’en avais vu passer plus d’une Chez Merlotte, en cinq ans de bons et loyaux services. Le bar était ouvert jusqu’à minuit, en semaine, et jusqu’à 1 heure le week-end. Sam avait essayé un temps d’ouvrir le dimanche, mais ça n’avait pas marché. On était donc fermés le dimanche, à moins que le bar ne soit loué pour une réception en journée ou pour une soirée privée.

Sam avait instauré un système de roulement pour que chaque serveuse puisse faire le service de nuit, celui qui rapportait le plus. Certains jours, je travaillais donc de 11 heures à 17 h 30 (quelquefois jusqu’à 18 h 30, s’il y avait beaucoup de monde), et d’autres jours, je travaillais de 17 h 30 jusqu’à la fermeture. Sam avait fait des essais, jonglant avec les jours et les heures de service, jusqu’à ce qu’on tombe tous d’accord sur le planning qui fonctionnait le mieux. Il attendait de nous un minimum de souplesse et, en retour, il nous laissait volontiers partir pour les enterrements, les mariages et autres événements majeurs du même genre.

J’avais fait deux ou trois autres places avant de commencer à bosser pour Sam, et il était, de loin, le patron le plus cool que j’aie eu. Au fil du temps, il était d’ailleurs devenu plus qu’un simple employeur pour moi : c’était désormais un ami. Quand j’avais découvert qu’il était un changeling, ça ne m’avait pas gênée plus que ça.

— Je suis sûre que Tanya sera très bien.

Mon ton manquait de conviction, même à mes propres oreilles. C’est alors que, cédant à une brusque impulsion – un effet secondaire des émotions fortes qui m’avaient submergée ce jour-là, j’imagine –, je lui ai sauté au cou. Un mélange de savon, de shampooing et un subtil parfum d’après-rasage m’a chatouillé les narines, avec, en arrière-plan, de légers effluves de vin et de bière : l’odeur de Sam. Je l’ai respirée à pleins poumons, comme un asphyxié assoiffé d’oxygène.

D’abord surpris, Sam m’a rendu mon étreinte et, pendant une seconde, la chaleur de ses bras m’a presque enivrée. Puis on s’est séparés, parce que, après tout, on était au boulot, et il y avait quand même quelques clients ici et là. Tanya est arrivée à cet instant. Ce n’était donc pas plus mal qu’on ait écourté les embrassades. Je n’aurais pas voulu qu’elle prenne ça pour une habitude de la maison.

Tout était petit, chez Tanya : le nez, la bouche, la taille, mais elle était bien faite, elle n’avait pas trente ans et, avec ses cheveux courts lisses et brillants, d’un beau brun chaud qui rappelait ses yeux noisette, c’était un joli brin de fille. Je n’avais absolument aucune raison de ne pas la trouver sympathique. Pourtant, je n’étais pas contente de la voir – et je n’en étais pas très fière. J’aurais dû au moins lui laisser une chance de révéler sa véritable personnalité.

Je la découvrirais tôt ou tard, de toute façon. On ne peut pas toujours cacher qui on est réellement. Pas à moi, en tout cas (quand on est un humain standard, du moins). J’essaie de ne pas « écouter aux portes », mais je ne peux pas non plus bloquer toutes les pensées de ceux qui m’entourent. Quand j’étais sortie avec lui, Bill m’avait bien aidée à ce niveau-là. Avec lui, j’avais appris à m’isoler, mentalement, du monde extérieur. Après ça, la vie avait été plus simple, plus agréable, moins stressante.

Tanya était souriante, je ne pouvais pas lui enlever ça. Elle a souri à Sam, elle m’a souri et elle a souri aux clients. Et ce n’était pas un sourire nerveux, comme le mien, ce rictus crispé qui disait : « Dans ma tête, ça fait un boucan de tous les diables, mais j’essaie d’avoir l’air normale, vue de l’extérieur. » Le sourire de Tanya, c’était plutôt le genre : « Je suis super mignonne, j’ai une super pêche et je vais me faire bien voir de tout le monde. » Avant d’attraper un plateau pour se mettre au boulot, elle a posé tout un tas de questions pertinentes : elle avait de l’expérience, c’était clair.

— Qu’est-ce qu’il y a ? m’a demandé Sam.

— Rien... C’est juste que...

— Elle a l’air d’une gentille fille. Tu crois qu’il y a quelque chose qui cloche chez elle ?

— Pas que je sache.

J’avais voulu la jouer tonique et enthousiaste, mais je savais que j’avais ce satané sourire nerveux aux lèvres.

— Regarde, Jane Bodehouse veut commander un autre verre, ai-je enchaîné. On va encore être obligés d’appeler son fils.

Tanya s’est retournée vers moi juste à ce moment-là, comme si elle avait senti mes yeux dans son dos. Son sourire s’était évanoui, laissant place à une telle assurance que j’ai immédiatement revu mon estimation à la hausse : cette fille n’était pas une mauviette. En cas de grabuge, on pourrait compter sur elle. On est restées plantées comme ça près d’une minute, à se jauger de loin, puis elle m’a lancé un sourire radieux, avant de continuer son chemin pour demander au client attablé à côté s’il désirait une autre bière.

Une idée m’est soudain venue à l’esprit : Tanya avait-elle des vues sur Sam ? Je n’ai pas aimé ce que j’ai ressenti à ce moment-là. Puis j’ai estimé que la journée avait déjà été assez épuisante comme ça, sans que j’aie besoin de me créer des problèmes supplémentaires. Sans compter que Jason n’avait toujours pas appelé.

En rentrant du boulot, j’avais plein de trucs qui me trottaient dans la tête : le père Riordan, les Pelt, Cody, la fausse couche de Crystal...

J’ai emprunté mon allée gravillonnée à travers bois et, quand je suis arrivée dans la clairière et que je me suis garée derrière la maison, j’ai de nouveau été frappée par son isolement. Trois semaines de vie citadine avaient suffi à m’en faire prendre pleinement conscience, et bien que je fusse ravie d’être rentrée dans ma vieille baraque, ce n’était plus pareil – plus comme avant l’incendie, je veux dire.

Vivre dans cet endroit isolé ne m’avait jamais beaucoup inquiétée, jusqu’à ces derniers mois, au cours desquels ma propre vulnérabilité m’était revenue en pleine figure. Je l’avais échappé belle à plusieurs reprises et, par deux fois, j’avais trouvé des intrus qui m’attendaient chez moi, en rentrant. Du coup, j’avais fait installer de solides serrures et des verrous sur toutes les issues, des judas sur la porte d’entrée et sur la porte de derrière, et je gardais le fusil de mon frère à portée de la main (il avait fini par me le donner, son fameux Benelli. Fallait-il qu’il ait peur pour sa petite sœur !).

Il y avait de gros spots aux quatre coins de la maison, mais je n’aimais pas les laisser allumés toute la nuit. J’envisageais sérieusement d’acquérir une de ces lampes à détecteur de mouvement. L’inconvénient, c’était que, comme je vivais dans une grande clairière au beau milieu des bois, des bestioles traversaient régulièrement ma cour la nuit. La lumière se déclencherait au moindre opossum qui viendrait se balader sur ma pelouse. Autant brancher un stroboscope !

En outre, le genre de truc que je craignais n’allait pas se laisser intimider par une malheureuse lampe. J’aurais juste le temps de mieux le voir avant de me faire bouffer. Qui plus est, je n’avais pas de voisins qu’une lumière s’allumant au beau milieu de la nuit aurait pu effrayer ou alerter.

Évidemment, après de telles cogitations, j’étais un peu tendue quand je suis descendue de voiture. J’avais aperçu un pick-up devant chez moi, en arrivant. Je me suis donc empressée d’ouvrir la porte de derrière et j’ai traversé la maison pour aller déverrouiller la porte d’entrée. J’avais le funeste pressentiment que j’allais avoir droit à une scène.

Calvin Norris, chef de la petite communauté des panthères-garous de Hotshot, est sorti de son véhicule et a monté les marches de ma véranda. Jeune quadragénaire barbu, Calvin était un homme sérieux qui portait de lourdes responsabilités sur ses solides épaules. De toute évidence, il venait directement du boulot : il arborait encore la chemise bleue et le jean qui composaient l’uniforme commun à tous les chefs d’équipe de Norcross, la scierie de Bon Temps.

— Bonsoir, Sookie, a-t-il dit en hochant la tête.

— Entrez, je vous en prie, lui ai-je aimablement répondu, quoique sans grand enthousiasme.

Cependant, Calvin s’était toujours montré extrêmement poli avec moi, et il m’avait aidée à délivrer mon frère, quelques mois auparavant, quand Jason avait été retenu en otage. Je me devais d’être polie avec lui, pour le moins.

— Ma nièce m’a appelé quand l’alerte était passée, a-t-il déclaré avec gravité, en prenant place sur le canapé, comme je venais de l’y inviter d’un geste de la main. Je crois que vous lui avez sauvé la vie.

— Je suis très contente que Crystal aille mieux. Mais je n’ai fait que passer un coup de fil.

En m’asseyant dans mon fauteuil favori, je me suis aperçue que je m’avachissais complètement (la fatigue) et je me suis obligée à me redresser.

— Le docteur Ludwig a donc réussi à arrêter l’hémorragie ?

C’était plus une déduction de ma part qu’une question.

Calvin a acquiescé en silence. Puis il m’a regardée longtemps, une lueur solennelle dans ses étranges yeux dorés.

— Elle va s’en remettre. Nos femmes font souvent des fausses couches. C’est pourquoi j’espérais... enfin...

J’ai réprimé une grimace. Les espoirs anéantis de Calvin me pesaient. Il aurait voulu des enfants de moi. Je ne sais vraiment pas pourquoi je me sentais coupable. Parce qu’il semblait si déçu, sans doute. Mais ce n’était quand même pas ma faute si cette perspective ne me réjouissait pas plus que ça !

— Je suppose que Jason et Crystal vont bientôt officialiser les choses, a déclaré Calvin. Je dois bien avouer que je ne raffole pas de votre frère, m’a-t-il confié. Mais bon, ce n’est pas moi qui l’épouse.

Ah ! Je ne m’attendais pas à celle-là. C’était une idée de Jason, de Calvin ou de Crystal ? Jason n’avait assurément pas de projets de mariage en tête, le matin même. À moins qu’il n’ait omis de m’en parler, sous le coup de la panique ? Il était tellement inquiet pour sa belle que ça ne m’aurait pas étonnée.

— Eh bien, pour être tout à fait honnête, je ne raffole pas de Crystal non plus. Mais bon, ce n’est pas moi qui l’épouse.

J’ai respiré un grand coup, avant d’ajouter :

— Je les aiderai de mon mieux, s’ils se décident à... à faire ça. Comme vous le savez, Jason est pratiquement la seule famille qui me reste.

— Sookie...

Sa voix semblait nettement plus incertaine, tout à coup.

— J’aimerais vous parler... d’un tout autre sujet...

Et zut ! Quoi que je fasse, je n’allais pas y couper.

Il a retenu son souffle, puis il a repris, comme s’il se jetait à l’eau :

— Je sais qu’on vous a dit quelque chose, lorsque vous êtes venue chez moi, quelque chose qui vous a éloignée de moi. Je voudrais que vous me disiez ce que c’est. On ne peut pas réparer quand on ne sait pas ce qui est cassé.

J’ai attendu une seconde avant de répondre, le temps de choisir mes mots avec soin.

— Calvin, je sais que Terry est votre fille.

Quand j’étais allée le voir chez lui, à sa sortie de l’hôpital (il s’était fait tirer dessus), j’avais rencontré Terry et sa mère, Maryelizabeth. Même si, de toute évidence, elles ne vivaient pas chez Calvin, il était également évident qu’elles considéraient cet endroit comme une annexe de leur propre maison. Et puis, Terry m’avait posé cette petite question anodine : « Vous allez épouser mon père ? »

— Je vous l’aurais dit moi-même si vous me l’aviez demandé.

— Vous avez d’autres enfants ?

— Oui. Trois autres.

— De mères différentes ?

— De trois mères différentes.

J’avais vu juste.

— Et pourquoi ça ?

Je voulais être sûre d’avoir bien compris.

— Mais parce que je suis un pur-sang ! m’a-t-il rétorqué, manifestement surpris, comme si ça tombait sous le sens. Puisque seul le premier enfant d’un couple PurSang devient une panthère à part entière, nous sommes bien obligés de multiplier les partenaires.

Heureusement que je n’avais jamais sérieusement envisagé de me marier avec Calvin ! Si tel avait été le cas, rien que d’entendre ça, je crois bien que j’aurais rendu mon déjeuner.

— Ce n’est donc pas simplement le premier enfant de la femme changeling qui devient un changeling à cent pour cent... C’est son premier enfant avec un partenaire précis.

— Exactement, a-t-il confirmé, de plus en plus étonné que je ne sois pas au courant, semblait-il. C’est le premier enfant d’un couple de changelings pure souche qui compte. Donc, pour éviter que notre population ne décline, un homme de sang pur, comme moi, doit s’accoupler avec autant de femmes pur-sang que possible. C’est la seule façon de garantir la survie de la meute.

— Je vois...

J’ai préféré attendre un peu avant de poursuivre, le temps de me reprendre.

— Et vous avez vraiment cru que j’accepterais sans discuter que vous alliez... féconder d’autres femmes, si nous étions mariés ?

— Non, je n’aurais quand même pas espéré ça d’une personne extérieure à la communauté, a-t-il reconnu de ce même ton détaché, comme s’il discutait du prix de l’essence. De toute façon, je pense qu’il est temps pour moi de me fixer. J’ai accompli mon devoir de chef de meute.

J’ai dû me retenir pour ne pas lever les yeux au ciel. Venant de qui que ce soit d’autre, ça m’aurait fait doucement rigoler. Mais Calvin était un honnête homme : il ne méritait pas une telle réaction.

— Maintenant, je veux une compagne pour la vie. Et puis, ce serait bon pour la meute que je fasse entrer un peu de sang neuf dans la communauté. Vous avez pu vous-même constater que nous ne nous sommes que trop longtemps reproduits entre nous. Mes yeux peuvent difficilement passer pour ceux d’un homme normal, et Crystal met des heures à se transformer. Nous devons apporter quelque chose de nouveau dans notre pool génétique, comme disent les scientifiques. Si j’avais un enfant avec vous, ce bébé ne deviendrait jamais un changeling à part entière, c’est vrai, mais il ou elle pourrait faire souche dans la communauté, apporter un sang neuf et des facultés nouvelles.

— Pourquoi moi ?

Ma question a presque semblé l’intimider.

— Je vous aime bien, Sookie. Et puis, vous êtes drôlement jolie, a-t-il ajouté avec un sourire, une expression pleine de charme mais plutôt rare chez lui. Ça fait des années que je vous observe au bar. Vous êtes gentille avec tout le monde, vous êtes une fille travailleuse et vous n’avez personne pour prendre soin de vous comme vous le méritez. Et puis, vous êtes au courant, pour nous : vous ne seriez pas choquée.

— Est-ce que les autres changelings adoptent aussi cette stratégie ? Pas seulement les panthères, je veux dire ?

J’avais parlé si bas que j’avais eu du mal à m’entendre moi-même. Je me suis mise à fixer mes mains posées sur mes genoux et j’ai retenu ma respiration. Je n’avais qu’une seule chose en tête : les yeux verts de Lèn.

— Si la meute est, à plus ou moins long terme, menacée d’extinction, il est de leur devoir de se soumettre à cette obligation.

Son débit s’était ralenti, comme s’il était sur la défensive.

— À quoi pensez-vous, Sookie ?

— Quand je suis allée à cette compétition pour l’élection du chef de meute de Shreveport, le vainqueur, Patrick Furnan, a... il a eu un rapport sexuel avec une jeune lycanthrope, sous les yeux de sa femme. J’ai commencé à me poser des questions.

— Est-ce que j’ai une chance avec vous ? m’a-t-il soudain demandé.

Je ne pouvais pas le blâmer de chercher à préserver sa race et son mode de vie. Si les moyens qu’il avait trouvés pour y parvenir ne me plaisaient pas, c’était mon problème.

— Je vous mentirais si je vous disais que vous ne m’avez jamais intéressée, lui ai-je prudemment répondu. Mais je suis tout simplement trop humaine pour supporter l’idée d’être entourée de tous les enfants que mon mari a eus avec d’autres. Ça me mettrait constamment hors de moi de savoir que mon mari a couché avec pratiquement toutes les femmes que je saluerais tous les jours.

Tiens ! À bien y réfléchir, Jason allait être comme un coq en pâte à Hotshot. Je me suis tue un moment, puis, comme Calvin ne disait rien, j’ai ajouté :

— J’espère que mon frère sera bien accueilli parmi vous, en dépit de ma réponse.

— Je ne sais pas s’il comprend vraiment notre façon de vivre, a-t-il répondu, l’air hésitant. Mais Crystal a déjà fait une première fausse couche, avec un pur-sang. Je me dis qu’elle ferait peut-être mieux de ne plus essayer d’avoir une panthère. Elle ne pourra peut-être pas donner d’enfant à votre frère. Vous sentez-vous obligée de le lui dire ?

— Ce n’est pas à moi d’apprendre ce genre de chose à Jason... C’est à Crystal de le faire.

En partant, Calvin m’a serré la main d’une manière très protocolaire. J’ai supposé que c’était sa façon à lui de me signifier qu’à partir de maintenant, il cessait de me faire la cour. Je n’avais jamais été très attirée par Calvin Norris et je n’avais jamais sérieusement envisagé d’accepter son offre. Mais il aurait été malhonnête de ma part de ne pas reconnaître que j’avais quand même caressé des rêves de mari fiable avec un bon job et de l’argent de côté, un mari qui rentrait directement à la maison après son travail et réparait les trucs cassés pendant ses jours de congé. Il y avait des hommes comme ça : des hommes qui ne changeaient pas de forme, des hommes qui restaient humains vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept. Je le savais pour l’avoir lu dans les pensées d’un tas de clients au bar.

En fait, ce qui m’avait le plus frappée dans les explications de Calvin, c’était, j’en ai peur, ce que ça pouvait me révéler sur Lèn.

Lèn avait su gagner mon affection et éveiller mon désir. Quand je pensais à lui, j’en venais à me demander comment ce serait d’être mariée à un type comme lui, et à me le demander d’une façon très concrète, très personnelle, contrairement aux calculs abstraits d’assurance-maladie que la proposition de Calvin m’avait inspirés. Après avoir été forcée de tuer son ex-fiancée, j’avais bien dû tirer un trait sur les secrets espoirs que Lèn avait fait naître en moi. Pourtant, quelque chose en moi s’était accroché à cette idée, quelque chose que je m’étais caché, quelque chose que j’avais gardé enfoui sans le savoir, même après avoir découvert que Lèn sortait avec Maria-Star. Encore aujourd’hui, j’avais fermement nié devant les Pelt qu’il y ait eu quoi que ce soit de sérieux entre Lèn et moi. Mais au plus profond de moi, dans les brumes de mon inconscient, j’avais continué à espérer.

Je me suis levée lentement, avec l’impression d’avoir soudain vingt ans de plus, et je me suis dirigée vers la cuisine pour aller chercher quelque chose dans le réfrigérateur. Je n’avais pas faim. « Oui, mais tu sais que tu vas manger n’importe quoi après, si tu ne te prépares pas quelque chose de sain maintenant », me suis-je sermonnée. Mais je ne me suis jamais fait à dîner, ce soir-là. Au lieu de ça, je me suis laissée glisser contre la porte du réfrigérateur et j’ai pleuré.

La reine des vampires
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